Éthique, Fonctions, Statuts

Juge et policier : les casquettes interdites du journaliste

Le travail d’enquête du journaliste est parfois proche de celui d’un juge ou d’un policier. Comme sources, il les côtoie au quotidien. Si en théorie leurs rôles sont bien distincts, en réalité la frontière est parfois floue.

Au nom de la loi, je vous arrête”. Cette réplique réservée aux policiers au cours de leur enquête sera-t-elle aus­si bien­tôt courante dans la bouche de jour­nal­istes ? La ques­tion se pose, à l’heure du brouil­lage des fron­tières entre inves­ti­ga­tion jour­nal­is­tique et judi­ci­aire et des jour­nal­istes jus­ticiers qui com­mentent leurs pro­pres enquêtes dans les médias.

Pour­tant, sur le papi­er, cela avait l’air sim­ple. “Un jour­nal­iste digne de ce nom (…) ne con­fond son rôle avec celui du polici­er ou du juge”. Cette clause con­clut la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle des jour­nal­istes, comme un point final et absolu au doc­u­ment mythique qui régit la pro­fes­sion en France depuis 1918. Amendée deux fois seule­ment au cours de son his­toire, la Charte est aujourd’hui con­fron­tée aux évo­lu­tions d’un méti­er qui chaque jour se trans­forme et dont la pra­tique est dis­cutée par tous.

Jusqu’où peut enquêter un jour­nal­iste sans empiéter sur le ter­ri­toire de la jus­tice et de la police ? Com­ment véri­fi­er ses infor­ma­tions sans fournir des élé­ments aux juges ou aux policiers ? Que faire si on se retrou­ve face à un délit ? Et à un crime ? Autant de ques­tions qui attes­tent de la porosité de la réponse.

“Nous, les journalistes, ne condamnons pas les gens à la prison”

Et cha­cun sem­ble y aller de son opin­ion per­son­nelle.  “Ce n’est pas notre tra­vail ni notre rôle, nous ne sommes pas des aux­il­i­aires de police”, estime Jean-Michel Décugis. Le chef du ser­vice police-jus­tice pour la chaîne d’information en con­tinu I>Télé fait ain­si référence au terme util­isé par l’av­o­cat de François Fil­lon, Me Versi­ni-Camp­inchi, pour qual­i­fi­er les jour­nal­istes du Monde, Gérard Dav­et et Fab­rice Lhomme lors de l’af­faire Jouyet-Fil­lon. Ils avaient enreg­istré l’actuel secré­taire général de l’Elysée, avant de révéler publique­ment leur source. “On assiste à une dérive du jour­nal­isme d’investigation qui instru­men­talise la jus­tice”. Jean-Michel Décugis, qui côtoie les forces de l’ordre au quo­ti­di­en, est ferme sur la ques­tion. Son rôle n’a rien à voir avec celui du polici­er. Encore moins avec celui du juge.

Mais le jour­nal­iste ne se prive pas d’évoquer cer­tains con­frères. “C’est exacte­ment la stratégie de Medi­a­part : ils judi­cia­risent les enquêtes qu’ils mènent” ajoute-t-il à l’attention du pure play­er qui a fait de l’investigation jour­nal­is­tique son credo.

Edwy Plenel, co-fon­da­teur et directeur de Medi­a­part, avoue rester fidèle à la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle dans l’exercice quo­ti­di­en de son méti­er. Tou­jours d’actualité à ses yeux, le doc­u­ment est très clair quant à la mis­sion de cha­cun : “Nous, les jour­nal­istes, ne con­damnons pas les gens à la prison. Nous n’avons pas de moyens de coerci­tion et faisons notre tra­vail avec des armes loyales : la preuve, la loy­auté, le respect du con­tra­dic­toire…”. Très attaché à la dimen­sion de con­tre-pou­voir de la presse, Edwy Plenel refuse d’outrepasser son rôle et de franchir la ligne rouge. Mais cette ligne rouge est-elle tou­jours bien tracée ? C’est la ques­tion qui se pose en 2012, en pleine affaire Cahuzac. Après les révéla­tions de Medi­a­part sur le compte en Suisse pos­sédé par le min­istre du bud­get, le directeur du jour­nal prend l’initiative d’envoyer une let­tre au pro­cureur de la République de Paris.

Cette let­tre déclenche l’enquête prélim­i­naire et une salve de cri­tiques à l’encontre d’Edwy Plenel de la part du monde poli­tique et, plus éton­nant, d’une grande par­tie de ses con­frères. “Jus­tici­er”, “pro­cureur”, “don­neur de leçon”… Le réquisi­toire de Plenel déclenche les foudres de la profession.

J’ai pris la déci­sion d’écrire une let­tre con­tre le reste des médias qui repre­naient la com­mu­ni­ca­tion élyséenne en dis­ant ‘la jus­tice est saisie’. Or, c’était faux! explique Edwy Plenel. Il y avait une plainte de M. Cahuzac con­tre nous pour diffama­tion. Cela ne déclenche pas d’enquête judi­ci­aire, tout le monde le sait ! ”.

Un principe borné aux consciences personnelles

L’éthique jour­nal­is­tique serait donc un con­cept mou, mal­léable au gré de la con­science de cha­cun et des cir­con­stances excep­tion­nelles ? L’actualité récente offre un exem­ple cri­ant de ce flou déon­tologique qui entoure le dernier arti­cle de la Charte. Les atten­tats com­mis à Paris les 7 et 9 jan­vi­er dernier con­tre le jour­nal Char­lie Heb­do et l’Hypercacher incar­nent  une actu­al­ité où l’émotion mêlée au sen­sa­tion­nal­isme de vivre l’événement en direct ont con­duit cer­tains médias à dérap­er. C’est ce qui est arrivé au jour­nal belge La Meuse.

Le 10 jan­vi­er, au lende­main des deux assauts simul­tanés con­tre les frères Kouachi et con­tre Ame­dy Coulibaly, le quo­ti­di­en titrait “Jus­tice est faite”. Une Une racoleuse et vio­lente qui brouil­lait les fron­tières entre jour­nal­iste et jus­tici­er et n’a pas man­qué de déclencher l’ire des internautes.

 

A l’époque, une voix dis­cor­dante se fait enten­dre dans la rédac­tion de La Meuse. Face à l’unanimité de ses col­lègues, Xavier Lam­bert, chef d’édi­tion du quo­ti­di­en belge, ques­tionne la vérac­ité et la per­ti­nence d’un tel titre. Une audace qui a bien fail­li lui coûter son poste.

Le prob­lème était de titr­er ain­si sans qu’il y ait eu procès”, martèle-t-il. Le rédac­teur en chef pen­sait que cette Une ne cho­querait pas, car elle réper­cu­tait un sen­ti­ment de jus­tice présent dans l’opinion publique”. L’important ne serait donc pas la Charte déon­tologique, mais bien que la ligne édi­to­ri­ale s’aligne sur le point de vue pré­sumé des lecteurs… On est bien loin des règles inébran­lables écrites en 1918.

Cas par cas et cas de con­science seraient-ils donc les nou­velles vigies de l’éthique jour­nal­is­tique ? C’est en tout cas le débat qui a agité les médias français en 2010, au lende­main de la dif­fu­sion d’un numéro de l’émission Les Infil­trés, sur France 2.

Face à la polémique, les tables de la loi jour­nal­is­tiques sont à nou­veau évo­quées. Dominique Pradal­ié, secré­taire générale du syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ) est caté­gorique à ce sujet et ne mâche pas ses mots à l’encontre de Lau­rent Richard, réal­isa­teur du reportage mis en cause : “Jouer le rôle d’un flic au black, c’est scan­daleux”.

Jour­nal­iste, polici­er, juge… Des cas­quettes divers­es mais des fron­tières opaques entre ceux qui les endossent. Ce flou fait appel à la con­science per­son­nelle de cha­cun. “Si un jour­nal­iste sait qu’un assas­si­nat est plan­i­fié dans trois jours, que doit-il faire ? s’interroge Jean de Mail­lard, vice-prési­dent du TGI de Paris et représen­tant FO du syn­di­cat nation­al des mag­is­trats. Il faut laiss­er une marge d’appréciation en fonc­tion de l’éthique de cha­cun”. Pour cet homme de loi, le jour­nal­iste d’investigation tra­vaille dans l’ombre, en rela­tion très étroite et ambiguë avec son réseau de sources. “L’échange avec les policiers, les juges, les mal­frats, c’est du donnant/donnant, explique-t-il avant de con­clure : “Sur le papi­er, la théorie est par­faite. En pra­tique, elle est impos­si­ble. Il y aura tou­jours un droit à l’humain supérieur aux règles déon­tologiques”. Pas sûr que cette opin­ion per­son­nelle con­va­inque toute la profession.

Mar­gaux Sub­ra-Gomez, Mar­i­anne Murat, Jim­my Darras