Éthique, Indépendance, Lignes rouges

Journalistes et politiques : quand la connivence ronge l’indépendance

On les appelle “les élites”. Ces jour­nal­istes et poli­tiques sor­tent par­fois des mêmes écoles comme Sci­ences Po. Ils se côtoient régulière­ment. Si la plu­part du temps les rela­tions sont stricte­ment pro­fes­sion­nelles, elles peu­vent aus­si aller bien au-delà.  Entre ami­tié et séduc­tion, l’indépendance cherche encore sa voie.

François Hol­lande, Manuel Valls, Jean-Luc Mélen­chon, Chris­t­ian Jacob, Michel Sapin, Jean-Vin­cent Placé, Pierre Lau­rent… Dans les couloirs de l’Agence France Presse (AFP), le 3 avril 2014, les invités poli­tiques sont nom­breux. Pas d’interview par­ti­c­ulière ce jour-là, juste le pot de départ d’une jour­nal­iste. Sylvie Malig­orne, ex-direc­trice du ser­vice poli­tique de l’agence, fait ses valis­es. Ca fait 30 ans que je tra­vaille ici, ce sont des gens avec qui j’ai des rela­tions pro­fes­sion­nelles”, se défend-t-elle. “Je ne prends pas non plus mes vacances avec !”. Ce soir-là, ce sera petits fours, et quelques ver­res pour l’apéritif.

Même si elle refuse l’idée d’avoir des rela­tions ami­cales avec les poli­tiques, de tels liens exis­tent bel et bien, selon elle. Pour fêter ses quar­ante ans, Nico­las Sarkozy avait invité plusieurs per­son­nal­ités au restau­rant. Par­mi elles, Bernard Arnault, Mar­tin Bouygues et… Michel Denisot. L’ami­tié entre l’an­cien prési­dent de la République et Vin­cent Bol­loré, pro­prié­taire de Canal Plus, est aus­si bien con­nue depuis 2007. Au lende­main de son élec­tion à la tête de l’E­tat, il avait alors été invité à pass­er des vacances sur le yacht de l’homme d’af­faires. Et cette prox­im­ité con­tin­ue d’agiter les polémiques. Début juil­let, la chaîne annonçait une pos­si­ble sup­pres­sion de l’émis­sion de car­i­ca­ture “Les guig­nols de l’in­fo”. Mais der­rière cette manoeu­vre, L’Obs y voy­aient  “l’om­bre” de Nico­las Sarkozy. Une infor­ma­tion aus­sitôt démen­tie par le prin­ci­pal intéressé.

Entre ces dif­férents milieux, un club assure même un lien réguli­er. L’association “Le siè­cle” réu­nit de grandes fig­ures du monde poli­tique, économique et médi­a­tique (lire l’ar­ti­cle du monde diplo­ma­tique : Aux dîn­ers du Siè­cle, l’élite du pou­voir se restau­re). Aux cotés de François Baroin, de Rachi­da Dati, d’Eric Woerth, ou de Mar­tine Aubry se retrou­vent Patrick Poivre d’Arvor, David Pujadas, Franz Olivi­er Gies­bert et Lau­rent Joffrin.

La prox­im­ité est inévitable

Pour Sylvie Malig­orne, la prox­im­ité, dans une cer­taine mesure, est inévitable pour le bien même de l’information. “Les hommes poli­tiques essayent tout le temps de vous enfumer, il faut donc savoir les décrypter, sinon c’est de la langue de bois”, explique-t-elle. Il est donc néces­saire de pass­er du temps avec, et d’apprendre à les con­naître. C’est aus­si ce que fait “Le Canard enchaîné”. Chaque semaine, un dîn­er est organ­isé, avec sou­vent quelques poli­tiques autour de la table. Et per­son­ne ne le leur reproche”, sig­nale la journaliste.

“C’est facile de dénon­cer les jour­nal­istes poli­tiques, mais le pire, pour­suit-elle, c’est la presse économique et judi­ci­aire”. Les entre­pris­es ont beau­coup plus les moyens d’influence à tra­vers les cadeaux. Quant aux juges, avo­cats et policiers, les jour­nal­istes ont besoin d’en­tretenir les liens pour con­serv­er leurs sources.

Au-delà des rela­tions pro­fes­sion­nelles qui peu­vent devenir ami­cales, il existe aus­si des rela­tions plus intimes. Les exem­ples, sou­vent évo­qués dans la presse, ne man­quent pas : François Hol­lande et Valérie Tri­er­weil­er, en pas­sant par Arnaud Mon­te­bourg et Audrey Pul­var, sans oubli­er Dominique Strauss-Kahn et Anne Sin­clair. Que ces his­toires soient ter­minées ou non, elles posent la ques­tion de l’indépendance des jour­nal­istes dans de pareilles sit­u­a­tions sen­ti­men­tales. Ces jour­nal­istes se retrou­vent au cœur du pou­voir avec un choix cornélien : en révéler ses secrets au nom de l’information ou au con­traire les pro­téger. Avec Mer­ci pour ce moment, Valérie Tri­er­weil­er a finale­ment fait son choix. Ce qui n’a pas man­qué d’agiter les débats.

Aurélien Deligne