Argent, Indépendance

Journalistes à la merci des finances : une indépendance malmenée

LVMH, Bouygues, Dassault, la discussion ne tournera pas ici autour des entreprises du CAC40, du cours de la Bourse, ou des salaires de grands patrons. En dehors de leurs principales activités, ces géants français sont propriétaires de titres ou de groupes de presse. En bons propriétaires, les propriétaires veillent au grain. Quand l’indépendance des journalistes est mise entre guillemets, et la plume mise à contribution.

Lance Arm­strong se dope : plus qu’un scoop pour la presse, la promesse d’une Une croustil­lante. C’est en par­tant d’une enquête sur le dopage dans le cyclisme que Pierre Ballester est arrivé à cette infor­ma­tion his­torique. En bon pas­sion­né de sport, et vrai fana­tique de deux roues, le jour­nal­iste a com­mencé cette enquête à la fin des années 90, alors qu’il tra­vail­lait au jour­nal l’Equipe. Peu de temps après le début de ses recherch­es, le quo­ti­di­en sportif le pousse sans égards vers la sor­tie. « Le jour­nal a pris les devants (…) mon tra­vail était con­traire à sa poli­tique édi­to­ri­ale » détaille Pierre Ballester. Ce jour­nal appar­tient groupe Amau­ry, une famille très présente dans le monde de la presse, et du sport. Sa fil­iale “Amau­ry Sport Organ­i­sa­tion” est l’or­gan­isatrice d’évène­ments sportifs comme le ral­lye Paris-Dakar, et le Tour de France. Com­pliqué alors de dés­in­té­gr­er le monde du cyclisme, en révélant un sys­tème de dopage dans les entrailles de la grande boucle. « C’était du har­cèle­ment, ils ont ten­té de me décrédi­bilis­er» s’insurge Pierre Ballester. L’Equipe, après avoir ten­té l’intimidation avec des accu­sa­tions de fautes pro­fes­sion­nelles, a finale­ment mis le jour­nal­iste à la porte avec les avan­tages financiers qui vont de pair. L’en­quê­teur sort par la petite porte en cati­mi­ni, et évite ain­si les prud’hommes. « Ca aurait été un autre sport, tout aurait été dif­férent », ça c’est une cer­ti­tude pour le jour­nal­iste qui tra­vaille aujour­d’hui à son compte.

« Ca aurait été un autre sport, tout aurait été différent »

Les pres­sions d’un groupe sur la presse n’ont rien d’exceptionnelles. Force est de con­stater que la plu­part des grands titres sont les pro­priétés de d’in­dus­triels divers : Les Echos et Le Parisien/Aujourd’hui en France de LVMH, Le Figaro de Das­sault, Europe 1 de Lagardère, TF1 de Bouygues, Direct Matin et Canal Plus de Vin­cent Bol­loré, Patrick Drahi  ou La Provence de l’homme d’affaire Bernard Tapie. Sur le plateau de    « On n’est pas couchés » le 12 avril 2014, l’émission de Lau­rent Ruquier dif­fusée le same­di soir sur France 2, Matthieu Pigasse était inter­rogé sur le rachat du jour­nal Le Monde. Pro­prié­taire du titre aux côtés de Pierre Bergé et Xavier Niel, le ban­quier s’offusque quand on lui par­le de con­flit d’intérêt. « Avec mes parte­naires, asso­ciés et amis, nous avons racheté Le Monde car il était au bord de la fail­lite » se jus­ti­fie-t-il. Empêch­er la dis­pari­tion d’un titre : un engage­ment financier mais aus­si une manière de se com­porter en citoyen pour Matthieu Pigasse. En juin 2004, Serge Das­sault, pro­prié­taire du groupe qui porte le même nom, rachète la Soc­press, pro­prié­taire du Figaro, et de plusieurs autres titres de presse. Depuis, les cri­tiques fusent. Dernier exem­ple en date, le Figaro est accusé en avril 2014, par le jour­nal Libéra­tion ou le site Acrimed de « soign­er son pro­prié­taire ». Les revues de presse dont une du 10 avril, ne soignent pas le quo­ti­di­en : seul le Figaro ne titre pas sur Serge Das­sault accusé d’achat de votes à Cor­beil-Essonnes pour les munic­i­pale de 2009. Pour Libéra­tion, Le Figaro fait le ser­vice min­i­mum, et tait au max­i­mum les déboires de l’homme d’affaires dans ses colonnes.

Gagner en indépendance par un contenu, et des fidèles

Pour ses cinq ans, le trimestriel XXI a pub­lié en 2013 un man­i­feste du jour­nal­isme. Sur quelques pages, le mag­a­zine insiste sur l’importance de faire émerg­er « un autre jour­nal­isme ». A en croire ses pro­prié­taires Lau­rent Bec­ca­ria et Patrick de Saint-Exupéry, quelques rares titres de presse peu­vent se van­ter d’être indépen­dants, et c’est cette indépen­dance qui devrait être le graal de tous. Pour eux, XXI, 6mois, Médi­a­part et Le Canard Enchaîné sont qua­tre titres qui ne fonc­tion­nent que grâce aux abon­nements des lecteurs ou d’internautes.  Ce finance­ment per­met une lib­erté totale dans la cou­ver­ture des sujets, et les thèmes abor­dés. « Le jour­nal­isme gagne à se tenir en réserve des puis­sants, sans se lier avec quiconque, à faire son tra­vail obstiné­ment, mais rien de plus. Cha­cun à sa place » pro­fesse le manifeste.

Jour­nal satirique qui se dis­tingue par son con­tenu et ses révéla­tions, le Canard Enchaîné ne souf­fre pas d’Internet ou de l’absence d’actionnaires puis­sants.  Jean-François Jul­liard, jour­nal­iste au Canard Enchaîné con­fie que « la seule chose qui (les) inquiète, c’est la raré­fac­tion des points de vente ». Lui qui a passé toute sa car­rière au Canard explique que la rémunéra­tion tourne autour de 4200€ en moyenne, « voire plus selon votre poste ». De la sci­ence fic­tion en presse écrite, surtout pour un titre qui ne fonc­tionne que sur le papi­er, sans cas­quette numérique.

Cer­tains jour­naux et titres font aus­si fig­ure d’exception et n’hésitent pas à aller à l’encontre de leurs action­naires.  Récem­ment, Pierre Bergé s’était insurgé con­tre les révéla­tions SwissLeaks du jour­nal Le Monde. Il avait déclaré sur RTL  le 10 févri­er dernier : « Est-ce le rôle d’un jour­nal de jeter en pâture le nom des gens ? C’est du pop­ulisme. C’est fait pour flat­ter les pires instincts. (…) Ce n’est pas pour ça que je leur ai per­mis d’ac­quérir leur indépen­dance. Ce sont des méth­odes que je réprou­ve ». L’indépendance est pos­si­ble par rap­port aux action­naires. Le Zap­ping de Canal Plus l’a prou­vé récem­ment, en dévoilant des pas­sages du doc­u­men­taire sur le Crédit Mutuel, inter­dit par Vin­cent Bol­loré sur la chaîne. Un petite pique lancée à leur action­naire majori­taire, qui laisse à penser que ça gronde chez Canal Plus.

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Quand le zap­ping de Canal + dif­fuse des… par LeP­oint

 

OPA dans les médias

Le paysage médi­a­tique français sem­ble de plus en plus se con­tenir entre les mains d’une poignée de grands patrons d’in­dus­tries, déten­teurs aus­si de la cas­quette de «patrons de presse ». L’his­toire chaude et fasci­nante de Vin­cent Bol­loré est le par­fait exem­ple du domaine. L’in­dus­triel bre­ton mul­ti­plie les investisse­ments dans tous les domaines, de l’én­ergie aux voitures élec­triques autolib’ en pas­sant par la com­mu­ni­ca­tion avec l’a­gence Havas, et surtout, les médias. Vin­cent Bol­loré est le pro­prié­taire de Direct Matin depuis l’ar­rivée en France du quo­ti­di­en gra­tu­it en 2007. Il crée Direct8 en 2005 qu’il vend au groupe Canal Plus cinq ans plus tard, en 2012. Avec l’ar­gent qu’il empoche, Vin­cent Bol­loré s’in­tè­gre petit à petit dans le cap­i­tal de la société, pro­prié­taire de la chaîne cryp­tée. Il finit par entr­er au con­seil de sur­veil­lance de Viven­di, et en gravis­sant les éch­e­lons, prend finale­ment la direc­tion de Canal Plus, D8 et I‑télé en 2015 en devenant action­naire majori­taire de Viven­di. Et là, c’est le grand débar­que­ment : les Guig­nols, passés près du broyeur durant l’été 2015, finis­sent par per­dre leur dif­fu­sion en clair, la plu­part des hauts dirigeants de la chaîne sont mis à la porte sans égards, comme l’an­cien pro­duc­teur du Grand Jour­nal Renaud le Van Kim ou le directeur de D8 Ara Aprikian. Une arrivée toni­tru­ante à la tête des chaînes, et très vite, Vin­cent Bol­loré place ses pro­pres pio­ns en rem­place­ment, comme Guil­laume Zeller, proche de l’homme d’af­faires, ancien de radio cour­toisie propul­sé à la tête de l’in­for­ma­tion d’I-Télé. Un doc­u­men­taire sur le Crédit Mutuel, banque his­torique de Bol­loré, aurait été cen­suré sur Canal Plus car le con­tenu por­tait atteinte à l’al­li­er financier du big boss. De grands médias régis par une même main, qui du coup se répon­dent entre eux. En témoigne l’ar­ti­cle de Direct Matin du 24 sep­tem­bre 2015 sur le Grand Jour­nal de Canal Plus, qui encense l’émis­sion alors que les audi­ences sont au plus bas. Ce qui est sûr, c’est que la chaîne est au plus mal.

Direct Matin du jeudi 24 septembre encense le Grand Journal de Canal Plus alors que les audiences sont au plus bas.
Direct Matin du jeu­di 24 sep­tem­bre encense le Grand Jour­nal de Canal Plus alors que les audi­ences sont au plus bas.

D’un autre côté, Patrick Drahi, entre­pre­neur prési­dent et fon­da­teur de la société de télé­com­mu­ni­ca­tion Altice, com­mence lui aus­si à se créer un empire. Après avoir investi 18 mil­lions d’eu­ros dans le quo­ti­di­en Libéra­tion pour le sauver de la noy­ade, c’est le groupe Roular­ta qui tombe entre ses mains, donc l’heb­do­madaire l’Ex­press. Fin juil­let 2015, le groupe Altice annonce avoir noué un parte­nar­i­at stratégique avec le groupe Next-Radio-TV, qui com­prend BFM et RMC, d’Alain Weill, dans le but de le racheter prochaine­ment. Les médias évolu­ent main­tenant entre les mêmes mains, et cela fait naître des inter­ro­ga­tions pour l’indépen­dance des jour­nal­istes et la qual­ité de l’in­for­ma­tion. Si les grandes indus­tries français­es s’ap­pro­prient la sphère médi­a­tique, que ce soit les jour­naux papiers, radios ou télévi­sions, l’avenir d’une infor­ma­tion libre et inci­sive sus­cite l’in­quié­tude. La min­istre de la Cul­ture Fleur Pel­lerin dégain­er dans les semaines à venir un amende­ment «anti-Bol­loré ». L’idée est de ren­dre oblig­a­toire des claus­es de déon­tolo­gie, que Canal Plus n’a pas signé, con­traire­ment à TF1, France Télévi­sions et les chaînes d’in­for­ma­tions. Cela crée une impuis­sance totale du CSA face aux procédés des action­naires, et aux actions de cen­sure. Tout n’est pas perdu.

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Le Bil­let de Char­line : “L’e­sprit Canal est… par fran­cein­ter