Responsabilité personnelle

Journaliste : servir son lecteur sans trahir sa conscience

En 2013, le journaliste du Monde, Hervé Kempf, quitte son poste. Il reproche au quotidien d’avoir censuré ses articles sur la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Pour lui, démissionner était la dernière chance qu’il avait de “servir son lecteur sans trahir sa conscience”. Un cas de figure extrême : dans la plupart des cas, le journaliste doit savoir s’adapter à la ligne de son média.

Chaque jour­nal­iste est libre d’être en désac­cord avec la ligne édi­to­ri­ale de son titre. Néan­moins, elle est con­sti­tu­tive de l’essence du média, et fidélise le lec­torat ou les spec­ta­teurs. Tout est une ques­tion d’équili­bre entre le sim­ple avis du jour­nal­iste et sa con­science profonde.

“Ils ne m’ont pas lais­sé le choix. En une semaine, c’était fait.”  Pierre Ballester, jour­nal­iste sportif, a été con­fron­té à un désac­cord édi­to­r­i­al avec le quo­ti­di­en L’Equipe, pour lequel il écrivait depuis douze ans. Depuis 1998, il con­sacre une grande par­tie de son tra­vail au dopage, un domaine volon­taire­ment lais­sé dans l’ombre par le jour­nal. Celui-ci appar­tient en effet au groupe Amau­ry, aus­si organ­isa­teur du Tour de France. “Je voulais m’attaquer à des aspects du sport non traités, mon­tr­er son côté obscur”, explique le jour­nal­iste. Le quo­ti­di­en n’est pas aus­si ent­hou­si­aste. Ses pre­mières révéla­tions sont pub­liées dès 1998 mais, en 2001, L’Equipe prononce son licenciement.

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La clause de conscience : arme de
dissuasion massive

L’histoire se répète en sens inverse pour Jean-Yves Vio­l­lier. En 2012, le jour­nal­iste claque la porte du Canard enchaîné. Depuis 2007, beau­coup de choses ont changé à la direc­tion. Beau­coup trop de choses. Rédac­teur pour l’heb­do­madaire satirique depuis quinze ans, Jean-Yves Vio­l­lier ne recon­naît plus le jour­nal pour lequel il a tant aimé écrire. Pen­dant l’élection prési­den­tielle de 2007, le jour­nal­iste est éton­né par le manque de “hargne” du titre envers Nico­las Sarkozy : la direc­tion mon­tre une forte sym­pa­thie pour le can­di­dat de droite et les arti­cles se font moins acerbes, moins cinglants. “Au début, on était sur­pris, on a trou­vé le directeur mal­adroit. Et puis on s’est ren­du compte qu’il était en fait très adroit et qu’il ser­vait ses intérêts personnels.”

Jean-Yves Vio­l­lier ne se recon­naît plus non plus dans le tra­vail demandé par la direc­tion. Ce n’est que cinq ans plus tard que le jour­nal­iste prend une lourde déci­sion: après le départ de deux de ses col­lègues, il quitte à son tour le jour­nal. Dans son cas, médias et jour­nal­istes préfèrent négoci­er les départs en interne, en monéti­sant la rup­ture afin que la démis­sion n’aille pas jusqu’aux prud’hommes. Jean-Yves Vio­l­lier aurait eu le droit de faire val­oir sa clause de con­science. Elle stip­ule que le jour­nal­iste peut démis­sion­ner tout en béné­fi­ciant des indem­nités légales en cas “de change­ment de car­ac­tère ou d’orientation du jour­nal.” “Si la direc­tion ne m’avait pas lais­sé par­tir, j’aurais fait appel à la clause, et j’aurais pris un avo­cat con­seiller prud’homal d’un autre média. Avec un tel goût du secret, Le Canard enchaîné en aurait été malade.” L’hebdomadaire le savait per­tinem­ment : le jour­nal­iste a négo­cié des indem­nités de licen­ciement et Le Canard s’est assuré de ne pas faire éclater un scandale.

Selon la secré­taire générale de la com­mis­sion arbi­trale des jour­nal­istes, depuis une dizaine d’année, la com­mis­sion n’a recen­sé qu’un ou deux cas de clause de con­science. L’utilisation en est si mar­ginale qu’aucune étude n’a été réal­isée à ce sujet.

“La peur de per­dre son emploi est plus grande. Elle con­duit les jour­nal­istes à faire des concessions”

Bien sou­vent, la clause de con­science n’est qu’une procé­dure de dernier recours. Les médias ne veu­lent pas ébruiter les affaires et les jour­nal­istes craig­nent pour la suite de leur car­rière. Pour Patrick Pepin, ancien médi­a­teur à Radio France et spé­cial­iste des ques­tions d’éthique : “La peur de per­dre son emploi est plus grande. Elle con­duit les jour­nal­istes à faire des con­ces­sions”. Cer­tains met­traient leur con­science pro­fes­sion­nelle de côté pour des raisons économiques.

Au quo­ti­di­en et en dehors de ces cas par­ti­c­uliers, le jour­nal­iste doit savoir faire la part des choses entre ses pro­pres con­vic­tions et les deman­des édi­to­ri­ales de son média. Marc de Boni tra­vaille au Figaro, dont la ligne est revendiquée à droite. Bien qu’il ne partage pas la sen­si­bil­ité mise en avant par son media, il sait met­tre de côté ses opin­ions afin de répon­dre aux attentes de son lec­torat. Ne se con­sid­érant pas comme un leader d’opinion, son devoir est, selon lui, de délivr­er les infor­ma­tions attendues.

Lire aus­si : un exem­ple con­cret de l’ap­pli­ca­tion de la charte en presse quo­ti­di­enne régionale

Aurélie Dar­blade, Marie Haynes et Edouard Hervé du Penhoat