Responsabilité personnelle

Journalisme et communication: vers une frontière de moins en moins étanche

À l’heure où les médias n’ont jamais pro­duit autant d’informations, l’urgence pousse beau­coup de jour­nal­istes à utilis­er à out­rance la com­mu­ni­ca­tion, au plus grand bon­heur des conseillers. 

 

Des fron­tières ban­cales. Selon la charte déon­tologique des jour­nal­istes, nul jour­nal­iste digne de ce nom ne saurait faire pass­er l’information après la com­mu­ni­ca­tion. Pour­tant, plusieurs  médias d’aujourd’hui exi­gent des jour­nal­istes qu’ils pro­duisent le plus d’informations pos­si­bles en un temps lim­ité.  Et cette course à l’information finit par être nuis­i­ble au tra­vail de jour­nal­iste. « Pour bien faire son tra­vail, un jour­nal­iste doit pren­dre son temps » rap­pelle Leila de Comar­mond, jour­nal­iste et prési­dente du Syn­di­cat Des Jour­nal­istes (SDJ) aux Echos. Le prob­lème: la dic­tature de l’immédiateté. La rapid­ité de l’information sur inter­net nuit à la plus val­ue du jour­nal­iste qui n’a plus le temps d’effectuer son tra­vail cor­recte­ment. Par manque de temps, les com­mu­niqués de presse, cen­sés n’être qu’un out­il pour étay­er un sujet, sont sou­vent repris sans véri­ta­ble enrichisse­ment. Le but: pub­li­er l’information le plus rapi­de­ment pos­si­ble. Dans ces con­di­tions, dif­fi­cile de par­ler de véri­ta­ble tra­vail jour­nal­is­tique tant le décryptage et l’approfondissement sont par­fois super­fi­ciels. « À court terme, c’est une solu­tion rentable, con­cède Leila de Comar­mond, mais à moyen et long terme, c’est la mort du jour­nal­isme ». Une solu­tion qui dégrade la qual­ité de l’information et le fonde­ment même du méti­er journalistique.

Aujourd’hui, le paysage médi­a­tique est vic­time d’un sys­tème de com­mu­ni­ca­tion ani­mé par des professionnels

Même prob­lème pour les chaînes d’information en con­tinu. Sous la pres­sion du direct, les jour­nal­istes sont sou­vent réduits au statut de porte-micros, les caméras dif­fusent sans fil­tre les dis­cours précuits des com­mu­ni­cants au risque de met­tre en péril l’éthique et la déon­tolo­gie de la pro­fes­sion. Habituées à tenir des dis­cours ficelés au mot près, les per­son­nal­ités poli­tiques maîtrisent par­faite­ment un vocab­u­laire sou­vent dic­té par leur armée de con­seillers. « Aujourd’hui, le paysage médi­a­tique est vic­time d’un sys­tème de com­mu­ni­ca­tion ani­mé par des pro­fes­sion­nels, regrette Mar­tine Orange, jour­nal­iste d’investigation économique à Médi­a­part. La com­mu­ni­ca­tion est un vrai piège pour le jour­nal­iste qui n’a sou­vent pas con­science d’être bal­adé par des com­mu­ni­quants de plus en plus expéri­men­tés. » Gas­pard Gantzer, con­seiller en com­mu­ni­ca­tion de François Hol­lande, assure pour­tant que “les com­mu­ni­cants ne sont pas là pour men­tir ou déformer la réal­ité”. Ce dernier con­cède tout de même, après avoir pré­cisé que les com­mu­ni­cants et les jour­nal­istes n’étaient pas cen­sés col­la­bor­er, que le bon jour­nal­iste est celui “qui retourne à la source véri­fi­er que les infor­ma­tions sont exactes”. Autrement dit : qui ne gobe pas tout cru ce qu’on lui met dans le bec.

Des services de communication bien rôdés

Et les poli­tiques ne sont pas les seuls à met­tre des bâtons dans les roues des jour­nal­istes. Enquêter dans le milieu économique, au plus proche des entre­pris­es, est presque mis­sion impos­si­ble selon Mar­tine Orange. Parce qu’un grand patron fait fig­ure de monar­que absolu et intouch­able, les ser­vices de com­mu­ni­ca­tion bien rôdés ont trou­vé le moyen de ne plus répon­dre aux jour­nal­istes. « Ils ont inven­té le ques­tion-réponse. A par­tir de longues réu­nions, le ser­vice de presse va imag­in­er toutes les ques­tions sus­cep­ti­bles d’êtres posées et va y répon­dre ». Résul­tat : un dossier de plusieurs cen­taines de pages de répons­es bateau prévues pour les jour­nal­istes. “ Le jour­nal­iste qui cherche à pass­er à tra­vers les mailles du filet doit réalis­er un tra­vail de titan car les com­mu­ni­cants sont de plus en plus experts et savent très bien mas­quer  leur pro­fes­sion”.  Com­ment ne pas avaler tout rond la soupe des spin doc­tors ? “Avec du temps, sans aucun doute, assure Mar­tine Orange, seul le temps passé sur un sujet per­met au jour­nal­iste d’accomplir son méti­er de manière déon­tologique, c’est-à-dire sans être influ­encé par les com­mu­ni­cants qui rôdent dans chaque secteur”.

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Une porosité entre jour­nal­isme et com­mu­ni­ca­tion qui s’explique égale­ment par des raisons économiques selon Leila de Comar­mond: « Avant, dans la presse écrite, on avait un mod­èle économique sta­bil­isé où la pub­lic­ité était encadrée. Avec l’arrivée d’Internet, les faibles revenus engrangés poussent à éten­dre la place de la pub­lic­ité dans les médias ». Un jour­nal est obligé d’allouer de la place à la pub­lic­ité pour pou­voir sub­sis­ter. Or, avec un coût de revenu inférieur à la presse écrite, la place lais­sée aux arti­cles pub­lic­i­taires s’étend, allant jusqu’à repren­dre les codes de véri­ta­bles con­tenus édi­to­ri­aux. Cette forme de jour­nal­isme, de plus en plus dépen­dant d’une con­jonc­ture économique qui le con­di­tionne, devra réin­ven­ter un mod­èle économique pour se dis­tanci­er d’une com­mu­ni­ca­tion intensive.