Fonctions, Responsabilité personnelle, Statuts

Directeur de publication : le paratonnerre des rédactions

Chargé au regard de la loi de représen­ter son titre de presse, le directeur de pub­li­ca­tion est tenu pour respon­s­able du con­tenu. Ce qui ne dis­pense pas les jour­nal­istes de leurs oblig­a­tions traditionnelles.

Treize com­paru­tions et treize procès gag­nés. Vin­cent Hugeux est un habitué des pré­toires. Grand reporter au ser­vice Monde de L’Express depuis vingt-cinq ans, la jus­tice fait par­tie de son méti­er. “Un jour­nal qui n’a pas de procès, c’est un jour­nal qui ne vend pas”, affirme-t-il. Spé­cial­iste de l’Afrique, il ne s’est pas tou­jours fait des amis et s’est attiré les foudres de plusieurs dirigeants africains. A chaque fois, la jus­tice l’a blanchi.

Pour min­imiser les risques, Vin­cent Hugeux tra­vaille en amont avec Christophe Bar­bi­er, directeur de pub­li­ca­tion du mag­a­zine, sur les affaires les plus sen­si­bles. Un avo­cat, Lau­rent Mer­let, apporte son exper­tise juridique. “Ça nous arrive régulière­ment de lui faire relire des papiers, il nous con­seille sur les mots, sur la for­mu­la­tion”, racon­te le jour­nal­iste. Christophe Bar­bi­er, en tant que directeur de pub­li­ca­tion, veille à min­imiser les risques de procès. Il reçoit ce que les jour­nal­istes appel­lent dans le jar­gon les “papiers bleus”, les con­vo­ca­tions au tri­bunal. A L’Express, Vin­cent Hugeux a “tou­jours été soutenu” par son directeur de pub­li­ca­tion. “Sinon, je n’aurais pas pu assumer les frais de jus­tice”.

Le directeur de pub­li­ca­tion sert de para­ton­nerre. C’est vers lui que la jus­tice se tourne en cas de lit­ige. C’est Lau­rent Mer­let qui représente Christophe Bar­bi­er à la 17ème, sinon il passerait son temps là-bas”, plaisante Vin­cent Hugeux, en faisant référence à la cham­bre du tri­bunal de grande instance de Paris chargée du droit de la presse.

Pas de blanc-seing pour les journalistes

Aux yeux de la loi, le directeur de la pub­li­ca­tion est le respon­s­able du con­tenu dif­fusé dans son média, “mais il n’est en rien impliqué dans sa con­cep­tion, selon Frédéric Ger­schel, grand reporter poli­tique et inter­na­tion­al au Parisien. Ce sont le rédac­teur et le chef de ser­vice qui le sont”. Dominique Pradal­ié, respon­s­able au Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ), rap­pelle que le jour­nal­iste a “une respon­s­abil­ité morale, pro­fes­sion­nelle et juridique qui prime sur toutes les autres”. Le jour­nal­iste ne béné­fi­cie pas d’un blanc-seing de la part de sa direction.

Mais la dis­tinc­tion entre la respon­s­abil­ité de l’un et de l’autre est par­fois déli­cate. Pas­cal Pal­las, rédac­teur en chef de la Voix du Midi en a fait les frais. En novem­bre 2013, il écrit dans un arti­cle qu’une can­di­date Front nation­al à la mairie de Saint-Alban, Nathalie Portheault, se retire de la course aux munic­i­pales. En cause, une phrase qu’un cadre du FN aurait tenu à Nathalie Portheault et qu’a rap­porté Pas­cal Pal­las : “toi et tes enfants, vous êtes bons pour le four…”. Dans la foulée, le FN porte plainte pour diffama­tion. “Le juge a éten­du l’affaire jusqu’à moi, j’ai été attaqué à titre per­son­nel et ma direc­tion n’a pas été con­vo­quée”, explique Pas­cal Pal­las. Relaxé en pre­mière instance, le FN a fait appel de la décision.

Un contrôle a posteriori

De cette affaire, ce qu’il retient c’est que dans les faits, “le directeur de pub­li­ca­tion ne peut pas être au courant de tout ce qui est pub­lié. Il ne sert qu’à se faire con­vo­quer au tribunal.”

Un point de vue partagé par Dominique Bil­liard, ancien directeur de pub­li­ca­tion à la Voix du Midi. “On n’a pas le con­trôle a pri­ori mais a pos­te­ri­ori, analyse-t-il, il faut pren­dre des risques et assumer ses responsabilités”.

Dans le cas de Pas­cal Pal­las, la jus­tice n’a pas fait appel à son directeur de pub­li­ca­tion. Mais même dans ce cas, le rôle de ce dernier était loin d’être inutile : “j’ai de la chance, ma hiérar­chie m’a soutenu, elle a tout pris en charge et notam­ment les frais d’avocats”.

Même son de cloche du côté de Vin­cent Hugeux. “J’avais écris un arti­cle assez mus­clé sur Richard Attias et Christophe Bar­bi­er m’a demandé si j’étais sûr de moi. J’ai répon­du que oui et il m’a con­fi­ance”, rap­porte-t-il. Pour lui, le directeur de pub­li­ca­tion pro­tège ses jour­nal­istes. Ce qui n’exclut pas que ceux-ci puis­sent être pour­suiv­is à leur tour. C’est ce que dis­pose la loi sur la lib­erté de la presse du 29 juil­let 1981. Elle instau­re une respon­s­abil­ité “en cas­cade”. Le directeur de pub­li­ca­tion est cité à com­para­ître, et le jour­nal­iste peut l’être à son tour.

Le journaliste, complice ou témoin

Dans cer­tains procès, le jour­nal­iste peut être appelé à la barre en tant que com­plice. Vin­cent Hugeux l’a été dans l’affaire qui l’opposait à Teodor­in Obiang, fils et héri­ti­er sup­posé du prési­dent de Guinée équtao­ri­ale et qu’il met­tait en cause dans un arti­cle. “J’ai fait l’objet d’une mise en exa­m­en pour diffama­tion, et j’ai eu droit à un inter­roga­toire, décrit le jour­nal­iste de L’Express qui a égale­ment com­paru sous le statut de témoin. J’attendais dans le couloir et l’huissier est venu nous dire de par­tir car le juge n’avait pas besoin de nous”. Dans tous les cas de fig­ure, le directeur de pub­li­ca­tion, ou son représen­tant, est présent à l’audience.

La jus­tice dis­sèque la respon­s­abil­ité de l’un et de l’autre. La tâche du jour­nal­iste reste la même: véri­fi­er les faits.“Mon devoir est de confron­ter les témoignages que je récolte à d’autres sources”, explique Pas­cal Pal­las. Au Parisien, un jour­nal­iste a affir­mé cette année que la cam­pagne de 2007 de Nico­las Sarkozy fai­sait l’objet d’une nou­velle enquête. Mais le par­quet de Paris a aus­sitôt démen­ti. “Cette affaire n’existait pas en fait ! Mon col­lègue en a été mor­ti­fié. Il était devenu tout pâle, ne par­lait plu”, racon­te Frédéric Gerschel.

En avril 2015, Nico­las Sarkozy a pour­suivi le Parisien pour diffama­tion. “Bay­rou c’est comme le Sida… Quiconque le touche meurt !”, aurait assuré l’ancien chef de l’Etat à des proches.

Pour Frédéric Ger­schel, le jour­nal risque d’être con­damné dans cette affaire, car les pro­pos auraient été rap­portés par l’ancien chef du MoDem lui-même et non pas par Nico­las Sarkozy. “C’était au jour­nal­iste de recouper ses sources et au chef de ser­vice d’interroger le jour­nal­iste sur ses sources, sur l’origine de la phrase”, affirme-t-il.

A l’A­gence France Presse, le fonc­tion­nement dif­fère légère­ment. Le poste de directeur de pub­li­ca­tion n’ex­iste pas au sein de l’AFP. Le directeur de région et le rédac­teur en chef assu­ment à deux le rôle. Ils sont respon­s­ables des con­tenus pro­duits par leurs rédacteurs.

En l’oc­cur­rence la dif­fu­sion de l’alerte erronée sur la mort de Mar­tin Bouygues a con­duit à deux démis­sions, celle du directeur de la région France et du rédac­teur en chef France.

Mais pour éviter ce genre de sit­u­a­tion, un ser­vice juridique fait de la préven­tion et gère en amont les prob­lèmes d’éthique.

Les juristes de l’en­tre­prise émet­tent des direc­tives pour se pré­mu­nir con­tre les risques de procès. Par exem­ple, les jour­nal­istes ont pour con­signe de ne pas utilis­er de gros plans d’en­fants mineurs, à moins d’avoir une autori­sa­tion écrite des parents.

Bien sou­vent les jour­nal­istes se pré­mu­nis­sent seuls, bien au courant de ce qui pour­rait créer des prob­lèmes. A Sud Ouest, les ser­vices com­mu­niquent entre eux pour min­imiser au mieux les risques.

Lors des incendies de Saint-Jean-d’Il­lac, en juil­let, la rédac­tion web du jour­nal a relayé la vidéo d’un par­ti­c­uli­er mon­trant un drone sur­volant l’é­ten­due du sinistre.

En interne, les débats ont été houleux entre Xavier Sota, rédac­teur en chef Gironde, et Math­ieu Hervé, rédac­teur en chef adjoint du ser­vice web. Les sapeurs-pom­piers ont appelé le pre­mier pour exiger le retrait de la vidéo, au pré­texte qu’elle pou­vait inciter les par­ti­c­uliers à utilis­er des drones et per­turber le tra­vail des équipes sur place. Math­ieu Hervé a refusé, tenu bon, et obtenu gain de cause. Mais ce genre de débats per­me­t­tent d’éviter tout prob­lème d’or­dre juridique avant qu’il ne soit porté devant les tribunaux.

Un garde-fou nécessaire

La respon­s­abil­ité du jour­nal­iste, c’est aus­si de pro­téger ses sources.

“Je préfér­erais per­dre un procès plutôt que de don­ner mes sources, décrypte Frédéric Ger­schel. J’ai déjà eu deux procès pour diffama­tion et je me suis tou­jours  débrouil­lé pour défendre les infos que j’ai sor­ti sans jamais citer mes sources”.

Et la respon­s­abil­ité de l’éditeur, c’est de pro­téger son jour­nal­iste et ses sources, quitte à être con­damné pour diffamation.

Même s’il n’y est pas tenu, Vin­cent Hugeux assiste aux procès qui con­cer­nent ses arti­cles. “Pour mon­tr­er l’intérêt que je porte à la chose juridique et cette présence est sou­vent bien perçue et aus­si parce que cela me per­met d’expliquer ma démarche aux juges, de con­tex­tu­alis­er”, con­fie-t-il. Lors du procès Teodor­in Obiang, cette présence a joué en sa faveur. Le grand reporter a pu expli­quer aux juges le con­texte poli­tique local, les pour­suites sys­té­ma­tiques des jour­nal­istes par le pou­voir, et ain­si éclair­er les mag­is­trats. Le procès, qui s’est étalé entre 2003 et 2006, s’est ter­miné devant la Cour de cas­sa­tion. Et Vin­cent Hugeux a, comme jusqu’à présent, eu le dernier mot.

Le directeur de pub­li­ca­tion ne dis­pense en aucun cas le jour­nal­iste des oblig­a­tions qui lui incombent. Pour autant, il reste néces­saire à la bonne marche de la pro­fes­sion. Dans la plu­part des cas, il représente le jour­nal et vient défendre l’intérêt de ses jour­nal­istes devant les tri­bunaux. C’est un sou­tien à la fois financier et pra­tique pour le jour­nal­iste qui ne pour­rait ni pay­er les frais de jus­tice, ni se ren­dre inces­sam­ment aux tri­bunaux. Si l’essentiel de son tra­vail est d’ordre admin­is­tratif, il est celui à qui la jus­tice s’adresse en pre­mier lieu. Et devant les robes noires, il pro­tège et assiste les jour­nal­istes. Un garde-fou nécessaire.

Jean-Bap­tiste Menan­teau, Car­o­line Pomes et Kévin Thé vert