Lignes rouges, Sources, Statuts

Caméras cachées, infiltrations : quand la fin du journaliste justifie tous les moyens

Hier mar­ginale, la pra­tique de l’infiltration jour­nal­is­tique s’est aujourd’hui général­isée. Le recours aux caméras cachées et autres dis­sim­u­la­tions de l’identité du jour­nal­isme a pris une place de choix dans les tech­niques d’enquêtes. Sans pour autant que cette évo­lu­tion ne soit exempte de cri­tiques et de débats divers dans la pro­fes­sion. Réc­it d’un éter­nel dilemme que le jour­nal­isme peine à trancher. 

22 octo­bre 2008. France 2 lance « Les Infil­trés », une émis­sion d’investigation dont le con­cept repose sur la pra­tique de l’infiltration et de la caméra cachée. Avant même la dif­fu­sion du pre­mier numéro, le pro­gramme est au cen­tre d’une con­tro­verse médi­a­tique. Le Syn­di­cat Nation­al des Jour­nal­istes (SNJ) demande même sa sup­pres­sion pure et sim­ple. Ce n’est pour­tant pas la pre­mière fois qu’un tra­vail édi­to­r­i­al prend appui sur la dis­sim­u­la­tion de l’identité du journaliste.

Jamais de telles tech­niques, il est vrai, n’avaient été au cen­tre d’un pro­gramme dif­fusé en pre­mière par­tie de soirée sur la plus grande chaîne de télévi­sion publique, porté qui plus est par le présen­ta­teur de la grand-messe du jour­nal de 20 heures, David Pujadas. Mal­gré les cri­tiques, l’émission se révèle être un suc­cès d’audience pour la chaîne. Elle sera pour­tant sup­primée après deux saisons. “On a réus­si à faire arrêter le pro­gramme, se félicite aujourd’hui Dominique Pradal­ié, secré­taire nationale du SNJ et rédac­trice en chef à France 2. Le voyeurisme était devenu un argu­ment de vente et c’est très grave. Ce n’était plus du journalisme.” 

L’émission n’en restera pas moins le sym­bole d’une forme de jour­nal­isme en vogue, pour laque­lle la course à l’information jus­ti­fie quelques entors­es à l’ancestrale tra­di­tion. A l’époque du lance­ment du pro­gramme, nom­breux sont ceux à avoir bran­di en éten­dard la Charte des jour­nal­istes, rap­pelant qu’elle « pro­scrivait tout moyen déloy­al pour obtenir une infor­ma­tion » et recom­mandait aux jour­nal­istes « de ne taire leur qual­ité » que « dans le cas où (leur) sécu­rité, celle de (leurs) sources ou la grav­ité des faits » l’y obligent.

De fait, la dis­sim­u­la­tion (de la démarche ou de l’identité) a longtemps incar­né une pra­tique délibéré­ment mar­gin­al­isée au sein du jour­nal­isme, perçue comme moins noble, moins digne du méti­er. Un temps résol­u­ment ancien. Aujourd’hui, la pra­tique est courante. Il ne se passe qua­si­ment plus un jour sans qu’un reportage télévisé y ait recours. “Men­tir sur qui on est ou ce qu’on fait est pour­tant le moyen le plus déloy­al qui soit d’obtenir une infor­ma­tion”, affirme pour­tant Dominique Pradalié.

 Caméra cachée, solu­tion de facilité ? 

Ter­ror­isme, sécu­rité et même con­som­ma­tion : plus aucun sujet n’échappe à l’infiltration jour­nal­is­tique. « Aujourd’hui, j’ai l’impression que la caméra cachée est dev­enue la solu­tion de facil­ité, dénonce Michel Moutot, jour­nal­iste à l’AFP, lau­réat du prix Albert-Lon­dres. On l’utilise pour tout et n’importe quoi, sans qu’elle soit tou­jours légitime. Si c’est pour avoir des banal­ités, la caméra cachée ne sert à rien… » Jacques Fol­lor­ou va plus loin, pour lui, aucune sit­u­a­tion ne légitime l’utilisation de la caméra cachée : “C’est de la fainéan­tise. La fin ne jus­ti­fie pas les moyens. On est en démoc­ra­tie, les infor­ma­tions sont tou­jours acces­si­bles. Il faut juste bosser.” 

« Pen­dant un cer­tain temps, ça fai­sait bien d’être en infil­tra­tion, con­firme David Cal­vet, rédac­teur en chef de l’émission On n’est plus des pigeons, sur France 4. J’ose espér­er que c’est der­rière nous. » Le développe­ment com­biné des chaînes de la TNT et des émis­sions de reportages a fini de faire de la dis­sim­u­la­tion d’identité un puis­sant levi­er d’information.

 A la télévi­sion, les labels ne man­quent pas qui font appel à la tech­nique : Envoyé Spé­cial, Com­plé­ment d’enquête (France 2), Zone Inter­dite, Enquête Exclu­sive (M6), 90’ Enquêtes (TMC), En quête d’action (W9), En quête d’actualité, Enquête d’investigation (D8)… Des mêmes sujets de prédilec­tion, des mêmes tech­niques d’enquête, découlent sou­vent des images sen­sa­tion­nelles et une gêne partagée vis-à-vis de ces séquences, témoignages et autres aveux cap­tés en se faisant pass­er pour un autre.

En novem­bre 2012, le jour­nal­iste Mohamed Sifaoui, auteur d’un reportage sur Mohamed Mer­ah pour l’émission Enquête exclu­sive, avait choisi d’équiper le frère du ter­ror­iste, Abdel­ghani Mer­ah, d’une caméra cachée. La tech­nique lui avait per­mis d’enregistrer une dis­cus­sion entre l’homme et sa sœur, Souad Mer­ah, dans laque­lle celle-ci se dis­ait « fière » des actes de son jeune frère. L’émission avait réal­isé une de ses meilleures audi­ences de la sai­son. La femme, elle, avait porté plainte con­tre M6 pour vio­la­tion de la vie privée.

Les tra­vers de la com­mu­ni­ca­tion comme justification

Les cri­tiques s’étaient cristallisées sur le procédé jour­nal­is­tique util­isé. En 2008, le SNJ voy­ait déjà dans Les Infil­trés un con­cept « dan­gereux pour les rap­ports entre jour­nal­istes et citoyens, fondés à penser que leurs pro­pos peu­vent se retrou­ver dif­fusés (…) n’importe quand et n’importe où. » David Cal­vet, lui, plaide la néces­sité de l’information. « Ne pas s’afficher claire­ment en tant que jour­nal­iste peut être un excel­lent moyen d’accéder à une vérité. » Une ver­sion étayée par Michel Moutot : « La tech­nique n’est pas dégradante lorsqu’elle est bien util­isée. Il se peut que ce soit la seule manière de met­tre la main sur une information. »

La faute à un rap­port aux inter­locu­teurs de plus en plus régi, sinon ver­rouil­lé, par les lois de la com­mu­ni­ca­tion. En 2011, lassée de se heurter aux ver­rous de la poli­tique, Claire Checca­gli­ni, une jour­nal­iste indépen­dante, a entre­pris d’infiltrer pen­dant plusieurs mois le Front Nation­al. Le livre qui en a résulté, Bien­v­enue au Front, mêle aven­ture per­son­nelle et écri­t­ure jour­nal­is­tique. Ces derniers mois, un reportage sur M6* et un livre* ont mis en scène des jour­nal­istes se faisant pass­er pour des musul­manes pour infil­tr­er les réseaux dji­hadistes, en France et en Syrie.

Clé­ment Weill-Ray­nal, jour­nal­iste à France 3 a bien fail­li per­dre sa place au sein de la rédac­tion, à cause de ses méth­odes. En 2013, lors d’une inter­view dans les locaux du Syn­di­cat Nation­al de la Mag­i­s­tra­ture, il prend, à la dérobée, une pho­to du mur des cons, sur lequel sont épinglés les vis­ages d’hommes et de femmes poli­tiques. Infor­ma­tion volée pour les uns, exer­ci­ce du méti­er de jour­nal­iste pour les autres. Le prin­ci­pal intéressé, déclare qu’il “ne regrette rien” et que la “ruse était néces­saire pour obtenir l’information.”

Clé­ment Weill-Ray­nal explique sa démarche :

« Le jour­nal­isme doit per­pétuelle­ment se remet­tre en ques­tion, répon­dre à ces ques­tions », explique David Cal­vet. Car l’écueil est dou­ble. Il con­siste, d’une part, à se lim­iter aux bar­rières des élé­ments de lan­gage, des dis­cours con­venus et des com­mu­ni­cants. Mais il est aus­si, d’autre part, celui de l’entretien de trou­bles con­stants autour des sources, des témoignages et de la démarche journalistique.

Pas franche­ment illé­gal, pas franche­ment moral non plus

Dans On n’est pas des pigeons, les jour­nal­istes de l’émission met­tent à mal les tromperies des pro­fes­sion­nels de la con­som­ma­tion et des indus­triels. Un sujet « a pri­ori léger » mais sur lequel « on est obligé de recourir à la caméra cachée », explique David Cal­vet. « Ce n’était ni un but, ni une pri­or­ité. C’est même un peu le dernier recours. Per­son­ne dans l’émission n’est fan de ce sys­tème. » Pour tous, infil­tr­er, men­tir sur soi-même, filmer ou enreg­istr­er à l’insu des témoins est un « dernier recours », source d’images spec­tac­u­laires mais jamais motif de fierté.

« Ce n’est pas un moyen illé­gal d’obtenir une infor­ma­tion, explique Arnaud Stamm, avo­cat spé­cial­iste des médias. Mais il faut que ce soit réal­isé dans les règles, et quand les infor­ma­tions n’ont pas pu être récoltées autrement. » Au sein de France Télévi­sions, on accorde une impor­tance par­ti­c­ulière aux exi­gences juridiques de la caméra cachée. “A France 2, il y a des règles de base. C’est de plus en plus con­trôlé”, assure Pierre Monégi­er d’En­voyé Spécial.

Ancrée dans les usages, la pra­tique est encore loin de l’être dans les men­tal­ités. Et pour cause : elle entre­tient une rela­tion com­plexe avec deux fron­tières, celle de la légal­ité d’une part, celle de la moral­ité et de l’éthique jour­nal­is­tique d’autre part. Dominique Pradal­ié appelle à clar­i­fi­er ces lignes de crêtes : “L’information reste la pri­or­ité. Mais il faut des gardes-fous, des limites.”

Pierre Monégi­er évoque sa rela­tion avec la caméra cachée : 

*Enquête exclu­sive, “Jeunes, français et dji­hadistes”, novem­bre 2014

*Dans la peau d’une dji­hadiste, Anna Errelle, 2015, Robert Laffont

Bruno Cra­vo, Ilyes Ram­dani et Olivia Villamy