Lignes rouges

Journaliste : une information vérifiée, tu publieras

A chaque nou­velle erreur jour­nal­is­tique, resur­git le débat sur l’éthique et la respon­s­abil­ité des jour­nal­istes. Con­fron­tés à la frénésie de l’ac­tu­al­ité, les reporters pub­lient des infor­ma­tions erronées. Une pra­tique qui pénalise les lecteurs et la pro­fes­sion. Analyse.

Il est 14h27 ce same­di 28 févri­er lorsque l’Agence France Presse annonce que « Mar­tin Bouygues est décédé dans sa mai­son de l’Orne ». Ces quelques mots suff­isent à met­tre la planète médi­a­tique en émoi. Les jour­naux repren­nent mas­sive­ment cette infor­ma­tion dra­ma­tique. D’autant plus dra­ma­tique qu’elle est fausse. Il se passera plus d’une heure avant qu’elle ne soit démentie.

Tweet de l'AFP, le 28 février 2015 à 18h47.
Tweet de l’AFP, le 28 févri­er 2015 à 18h47.

A l’image de la désor­mais célèbre « Affaire Bouygues », chaque nou­velle erreur jour­nal­is­tique relance les débats sur le rôle, les pra­tiques et la respon­s­abil­ité des jour­nal­istes. Ain­si que sur les ques­tions qui touchent à leur rigueur et aux éventuelles sanc­tions qu’ils pour­raient encourir en cas de dif­fu­sion de fauss­es informations.

Cen­sée répon­dre à ces enjeux et encadr­er leur tra­vail, la charte de 1918 est, à l’heure actuelle, la seule bous­sole des jour­nal­istes. Évi­dents pour cer­tains, trop flous pour d’autres, les principes édic­tés par le texte ne fix­ent qu’un cadre à la pro­fes­sion. « La charte est avant tout morale. c’est un texte qui pose des principes, sans réelles con­traintes pour  les jour­nal­istes », pré­cise Dominique Pradalier, Secré­taire générale du Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ). « Le reste dépend du bon vouloir des jour­nal­istes et de leur éthique ».

 

« L’essence même du méti­er de journaliste »

Nom­breuses sont les per­son­nal­ités publiques ou même sim­ples citoyens à avoir été vic­times ‑directes ou col­latérales- d’erreurs jour­nal­is­tiques. Cer­tains ont appris leur mort de leur vivant : Pas­cal Sevrant, Mar­cel Das­sault ou Jacques Chirac. D’autres se sont décou­verts démis­sion­naires ou même malades. Les derniers ont vécu des drames per­son­nels ou famil­i­aux en direct.

A chaque fois, les jour­nal­istes se sont pré­cip­ités, hap­pés par la néces­sité de l’information exclu­sive. Comme dans l’affaire Baud­is, la pub­li­ca­tion d’une infor­ma­tion en a entraîné d’autres, ali­men­tant le tour­bil­lon médi­a­tique. “L’objectif est trop sou­vent de sor­tir des scoops” déplore Mme Pradalier. “A 95%, les jour­nal­istes ne respectent pas la charte des jour­nal­istes”, ajoute-t-elle. Et ces man­que­ments déon­tologiques nuisent à toute la pro­fes­sion. Les lecteurs se détour­nent des jour­naux et zap­pent devant les écrans, pen­sant être mal infor­més. « La con­fi­ance s’estompe avec les citoyens : en man­quant à leurs oblig­a­tions, les jour­nal­istes devi­en­nent haïssables. »

Mais si les erreurs ne sont pas inévita­bles, elles devraient demeur­er mar­ginales, comme le rap­pelle la charte des jour­nal­istes qui prévoit la « grande vig­i­lance » des reporters et la néces­sité de l’exactitude des faits rap­portés. « L’essence même du méti­er de jour­nal­iste » pour Gré­go­ry Blachi­er, reporter à l’a­gence Reuters.  « On serre le frein au max­i­mum et en cas de doute, on ne pub­lie pas. Les médias devraient tous fonc­tion­ner de cette manière.»

Une idée partagée par Patrick Eveno, prési­dent de l’Ob­ser­va­toire de déon­tolo­gie de l’information :

 

Pour autant, con­trôle et rigueur ne suff­isent pas tou­jours. Les jour­nal­istes de l’agence anglo-sax­onne Reuters, con­traints par les impérat­ifs de rapid­ité, peu­vent écrire des papiers impré­cis ou com­por­tant des erreurs, comme celui du 22 sep­tem­bre 2015 dans lequel le nom du min­istre grec des finances était mal orthographié.

Correction d'une dépêche Reuter, 22 septembre 2015
Cor­rec­tion d’une dépêche Reuter, 22 sep­tem­bre 2015

 

Mal­gré l’en­voi rapi­de d’une dépêche com­por­tant la men­tion « cor­rec­tion » ou « répéti­tion », l’in­for­ma­tion a été très vite relayée sur les fils d’ac­tu­al­ité des sites de plusieurs grands médias. Les agences ont donc moins de con­trôle sur leur con­tenu après dif­fu­sion que d’autres organes de presse.

Un phénomène aux con­séquences démul­ti­pliées par les nou­velles tech­nolo­gies. “La vig­i­lance des jour­nal­istes est cru­ciale à l’heure d’internet”, explique Karine Riahi, avo­cate spé­cial­isée dans les droits d’auteur et de la presse. “Les con­séquences de la dif­fu­sion d’une fausse infor­ma­tion sont expo­nen­tielles sur la toile, la dif­fu­sion est incon­trôlable, les sup­ports mul­ti­ples”, mais para­doxale­ment plus facile­ment rectifiables.

C’est le côté posi­tif des nou­velles tech­nolo­gies et d’Internet. Immé­di­ateté, dans l’erreur comme dans la cor­rec­tion. Une faute d’orthographe ou même de nom ne néces­si­tent pas de rec­ti­fi­catif ou d’erratum. Il suf­fit de quelques clics dans les back­of­fices. Cela s’applique bien évidem­ment aux jour­naux web mais aus­si aux émis­sions de télévi­sion, comme sur France 24, où les erreurs seront rapi­de­ment cor­rigées par l’équipe en prévi­sion d’une sec­onde dif­fu­sion et du post-web.

 

Le risque de la « double-peine »

Les jour­nal­istes doivent-ils être sanc­tion­nés ? Par qui ? Et selon quelles règles ? Les avis diver­gent tant la ques­tion est déli­cate. Qui sanc­tion­ner ? Le jour­nal­iste ? Sans doute. Le média ? Sûre­ment. C’est en tout cas l’avis de Béné­dicte Bris­sart, chargée de com­mu­ni­ca­tion insti­tu­tion­nelle et presse au CSA. “Nous sanc­tion­nons le média en fonc­tion de la grav­ité de la faute, pas selon la véri­fi­ca­tion ou le nom­bre de sources, explique-t-elle. Nous ne sommes pas un organe de cen­sure et nous régu­lons au max­i­mum pour l’éviter.”

La mise en demeure et la mise en garde sont sou­vent util­isées pour sanc­tion­ner les jour­nal­istes. Mais si les médias se plient générale­ment au droit de suite, cela ne sig­ni­fie pas qu’il ne tente pas de l’éviter. Pour Marc-François Bernier, pro­fesseur de déon­tolo­gie jour­nal­is­tique à l’université de Laval (Québéc) cette pra­tique relève d’un com­porte­ment typ­ique dans le jour­nal­isme français. “Dans les médias anglo-sax­ons, le droit de suite est respec­té à la let­tre affirme-t-il. A tel point qu’ils pub­lient qua­si sys­té­ma­tique­ment un com­mu­niqué d’excuse à la suite de la pub­li­ca­tion d’une fausse information.” 

“En France, c’est plus com­pliqué et les his­toires de diffama­tion se ter­mi­nent sou­vent au tri­bunal.” Pour le pro­fesseur, c’est avant tout une his­toire de cul­ture et de volon­té d’exprimer sa lib­erté d’opinion plus qu’un réel prob­lème d’application de la charte, qu’il trou­ve bien trop exigeante. “Un jour­nal­iste digne de ce nom, c’est très moral­isa­teur comme énon­cé, déplore le pro­fesseur Bernier. Il faut laiss­er une marge éthique et des critères de réflex­ion aux jour­nal­istes pour qu’ils puis­sent exercer leur pro­fes­sion de la meilleure manière qui soit.”

 

Les sanc­tions pro­fes­sion­nelles peu­vent aller jusqu’au retrait de la carte de presse. Une déci­sion que beau­coup jugent abu­sive. “La lég­is­la­tion et le droit de la presse sont suff­isants” explique Dominique Pradalier. “C’est déjà la mort sociale du jour­nal­iste quand il est désavoué dans ses pro­pres colonnes” ajoute-t-ellerefu­sant de voir la pro­fes­sion s’ériger en juri­dic­tion sup­plé­tive. “Ce serait appli­quer la dou­ble-peine aux jour­nal­istes que de les sanc­tion­ner une deux­ième fois.” Au risque que la peine s’ap­plique plus au lecteur qu’au journaliste.

Raphaël Bloch, Fabien Buzzanca, Sophie Samaille et Malo Tresca